Valentin Krasnogorov

 

 

 

 

 

 

CRUELLE LEÇON

 

 

 

ièce en deux actes

 

Traduction : Daniel Mérino

 

 

ATTENTION ! Tous les droits d’auteur de la pièce sont protégés par les lois de la Russie, le droit international et appartiennent à l’auteur. Il est interdit d’éditer et rééditer, de reproduire, de jouer en public, de mettre sur Internet des représentations de la pièce, toute adaptation cinématographique, toute traduction en langue étrangère, d’apporter des modifications au texte de la pièce lorsqu’elle est mise en scène (y compris une modification du titre) sans autorisation écrite de l’auteur.

 

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Valentin Krasnogorov

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Valentin Krasnogorov


 

 

 

A propos de l'auteur

Le nom de Valentin Krasnogorov est bien connu des amateurs de théâtre en Russie et dans de nombreux pays. Ses pièces “Chambre de la mariée”, “Chien”, “Passions chevaleresques”, “Les charmes de la trahison”, “L’amour à perte de mémoire”, “Aujourd’hui ou jamais”, “Allons faire l’amour !”, “Les rendez-vous du mercredi”, “Sa liste à la Don Juan”, “Leçon cruelle”, “rencontre facile”, “Les trois beautés”, et d’autres encore, mises en scène dans plus de 400théâtres, ont été chaleureusement accueillies par les critiques et les spectateurs. Le livre de l’écrivain “quatre murs et une passion” sur l’essence du drame comme genre de la littérature a mérité les éloges de personnalités en vue du théâtre. Des réalisateurs exceptionnels, tels que GueorguiTovstonogov, Lev Dodine et Roman Viktiuk ont travaillé sur la mise en scène de certaines de ses pièces.

Valentin Krasnogorov, docteur ès sciences techniques, est l’auteur de monographies et d’articles dans les domaines de sa spécialité. Qu’il s’adonne au genre dramatique témoigne de ce qu’il a quelque chose à dire avec ses pièces. C’est avec la même habileté, qu’il crée des pièces en un ou plusieurs actes dans des genres divers : comédie, drame, tragédie. La tension et les conflits de ses pièces trouvent leur résolution dans des dialogue animés et une action rapide. L’auteur utilise des situations paradoxales et des intrigues inhabituelles pour entraîner les lecteurs et les spectateurs dans des mondes créés par son imagination. Satire acérée, sens de l’humour subtil, grotesque, absurdité, lyrisme, art de saisir dans ses profondeurs la nature humaine, telles sont les principales caractéristiques des oeuvres de Krasnogorov.

Les pièces du dramaturge sont fermement ancrées dans le répertoire des théâtres, passant le cap de centaines de représentations. Les critiques soulignent que “les pièces de Krasnogorov traversent facilement les frontières” et qu’elles appartiennent aux meilleures pièces modernes”. Nombre d’entre elles sont traduites, mises en scène dans les théâtres, radiodiffusées, adaptées pour la télévision dans divers pays (Australie, Albanie, Angleterre, Bulgarie, Allemagne, Inde, Chypre, Mongolie, Pologne, Roumanie, Slovaquie, Etats-Unis, Finlande, Monténégro, République tchèque). L’auteur a remporté plusieurs prix dans des festivals de théâtre à l’étranger, notamment le “Prix du meilleur drame” et le “Prix du spectateur”.

Krasnogorov est également écrivain et publiciste, auteur d’articles sur le théâtre et la dramaturgie, auteur de nouvelles, d’histoires brèves et d’essais publiés dans diverses publications.

Valentin Krasnogorov est membre de l’Union des écrivains et de l’Union des gens du théâtre de Russie, lauréat du prix Volodine. Il a fondé la Guilde des dramaturges de Saint-Pétersbourg et est l’un des fondateurs de la Guilde de Russie. Sa biographie figure dans de prestigieux ouvrages de référence du monde : “Who’s Who in the World” (USA), “International Who’s Who in the Intellectuals” (Angleterre, Cambridge), etc.

 

 

 

 

 

ARGUMENT

Drame sur les racines sociales et psychologiques de la cruauté, sur la frontière ténue séparant les actes moraux des actes immoraux. C’est une expérience psychologique ayant eu une ample résonance internationale qui a motivé la création de la pièce. Deux étudiants, dans un but scientifique, torturent une femme, sous la direction de leur professeur. La participation à l’expérience a de sérieuses incidences sur les relations intimes des personnages.

Ce sujet épineux tient l’auditoire dans une constante tension. La pièce est particulièrement bien accueillie par la jeunesse. À une époque où la violence est devenue partie intégrante de notre vie quotidienne, cette pièce est d’une actualité particulière. 2 rôles masculins, 2 rôles féminins. Intérieur.

 

 

 


 

 

 

Personnages :

 

LANNEAU ‒‒ professeur de psychologie

ALICE ‒ son assistante

MICHEL ‒ un étudiant

CORA ‒ une étudiante

 

 

L’action se déroule dans une université, de nos jours.

 


 

 

PREMIER ACTE

 

Le laboratoire du professeur Lanneau. Une table, quelques chaises, un paravent, divers outils destinés à des tests psychologiques : tableaux, dessins, etc. La pièce est meublée notamment d’un fauteuil et tout près de lui d’un écran d’ordinateur tourné vers la salle des spectateurs. Le fauteuil est équipé de fils électriques.

Entrent Cora et Michel, étudiants de l’université. L’agencement du laboratoire ne suscite chez eux aucun intérêt, on comprend qu’ils ne sont pas là pour la première fois.

 

CORA. Et où est donc Lanneau ?

MICHEL. Probablement, quelque part par là. Le laboratoire n’est pas fermé à clé.

CORA. À quelle heure a-t-il dit de venir ?

MICHEL. À quatorze heures.

CORA. Alors, il sera là dans un quart d’heure.

MICHEL. S’il n’arrive pas en retard.

CORA. Le professeur n’est jamais en retard.

Pause. Cora examine le fauteuil équipé de fils électriques.

Il n’y avait pas ce fauteuil, avant.

MICHEL. Je ne m’en souviens pas, non plus. On dirait un fauteuil de dentiste.

CORA. Une chaise électrique, plutôt.

MICHEL. Et l’un et l’autre. Arrête d’aller et venir. Assieds-toi.

Cora s’assoit sur une des chaises.

Non, ici, c’est mieux. Tu y seras assise plus confortablement.

Plein de délicatesse, il la fait asseoir sur le confortable fauteuil douillet et s’installe à côté.

CORA. Je serais curieuse de savoir quelle expérience veut mener Lanneau, cette fois.

MICHEL. (Sur un ton bienveillant.) Ne t’intéresses-tu pas un peu trop à la psycho, ces derniers temps ?

CORA. (Un léger ton de défi dans la voix.) Oui, j’aime ma spécialité. C’est mal ?

MICHEL. Non, c’est très bien.

CORA. Pour toi, l’étude de la psychologie, c’est un passe-temps, mais pour moi ce sera le moyen de gagner ma vie. Excepté mes propres connaissances, je ne peux compter sur un autre capital.

MICHEL. À nouveau des reproches. Ce n’est pas ma faute, si mon père fait rentrer du blé. (En souriant.) Ou bien, est-ce un si grand péché ?

CORA. (Souriant en retour.) Non, Michel, ce n’est pas dans la richesse de ton père, qu’est ton principal défaut.

Pause.

MICHEL. Au fait, ça y est, je suis fixé quant à mon avenir. J’obtiens mon diplôme et je repars faire des études.

CORA. Où ça ?

MICHEL. Dans une école de commerce.

CORA. (Sans enthousiasme.) Félicitations.

MICHEL. C’est ce que veut mon père. Il a l’intention de m’intégrer dans la gestion de sa boîte.

CORA. C’était prévisible depuis longtemps. Et la psycho ? Tu arrêtes vraiment ?

MICHEL. Que faire… (Il sourit. Visiblement, aujourd’hui, il est de bonne humeur.) C’est finalement mieux comme ça. Deux psys dans une même famille, c’est beaucoup trop.

CORA. Et qui est le deuxième ?

MICHEL. Tu ne devines pas ?

CORA. (Détournant le regard.) Non.

MICHEL. Je crois que tu comprends tout très bien, mais je vais m’expliquer clairement, d’autant plus que j’aurais dû le faire depuis longtemps.

Pause.

Nous sommes amis, toi et moi, depuis un an et demi…

CORA. Merci pour la délicatesse, avec laquelle tu as qualifié nos rapports.

MICHEL. Je sais, ça a trop duré. Il me semble même qu’ils commencent à te peser, sûrement, parce que, justement, ce sont des rapports flous et qui ne débouchaient pas sur un avenir… Aussi… Tu le sais, mes vieux s’opposaient catégoriquement à mon mariage. Pour eux, c’était trop tôt.

CORA. Ils pensaient, probablement, que je n’étais pas la femme qu’il te fallait.

MICHEL. C’est possible. Mais, à présent, ça n’a plus d’importance. Je leur avais laissé un mot écrit leur expliquant tout, et, hier, j’ai reçu une réponse. Bref, ils ne s’opposent pas à ce que toi et moi…

Cora reste silencieuse.

Tu me comprends ?

CORA. Oui.

MICHEL. Honnêtement, je craignais le vieux, mais en même temps je croyais en lui. Il est même prêt à nous acheter non seulement un appartement, mais aussi une maison à la campagne. Je suis rudement content qu’ils soient d’accord.

CORA. Et s’ils avaient été contre, tu aurais renoncé à moi ?

MICHEL. (Heureux et souriant.) À présent, cela n’a pas d’importance. Le principal, c’est que nous allons vivre sans problèmes, tous ensemble. Nous aurons notre maison, notre jardin et une nichée d’enfants, car j’aime beaucoup les enfants.

CORA. Je sais.

MICHEL. Et les fleurs.

CORA. Je sais.

MICHEL. Et toi.

Pause. Michel s’approche de Cora et l’enlace.

Tu ne dis donc pas « Je sais » ?

CORA. (Se forçant à sourire.) Je sais.

MICHEL. Alors, tu es d’accord ?

CORA. Je ne sais pas.

MICHEL. Comment, tu ne sais pas ? Du reste, tu as raison. Je ne te mérite pas. Et puis, j’ai trop longtemps gardé le silence. Mais à présent, tout ça, c’est derrière nous, non ? Est-ce que tu m’aimes, ne serait-ce qu’un tout petit peu ?

CORA. Je ne sais pas.

MICHEL. Ne crois pas, qu’à part mon petit jardin, je ne rêve à rien. J’ai de grands projets. Je suis quelqu’un d’obstiné, j’ai pour habitude de toujours atteindre mon but. (En souriant.) Aussi, ne laisse pas passer une chance de devenir la femme d’une personnalité éminente.

CORA. En tous cas, ambitieuse.

Pause.

MICHEL. Eh bien ! qu’est-ce que tu me dis, malgré tout ?

CORA. Je ne sais pas.

MICHEL. (Alarmé.) Tu ne refuses pas, quand même ?

CORA. Je ne sais pas.

MICHEL. Voyons, qu’as-tu à entonner ce refrain : « Je ne sais pas, je ne sais pas » ?

CORA. Ça te va, si je prends le temps de réfléchir un peu ?

MICHEL. Mais bien sûr !

CORA. Ne m’en veux pas, d’accord ?

MICHEL. Et toi, non plus, ne m’en veux pas, si je n’ai rien dit pendant longtemps… Et aussi, essaie d’être plus gentille, plus patiente…

CORA. Je suis comme je suis. Si je ne te plais pas comme ça…

MICHEL. (L’interrompant.) Tu vois, encore une agression et une pique.

CORA. Tu as raison, je suis devenue trop méchante. (Elle l’embrasse sur la joue.) N’en parlons plus.

Pause.

Le professeur n’arrive toujours pas.

MICHEL. (Après avoir jeté un regard sur sa montre.) Quatorze heures moins cinq.

CORA. Sais-tu, s’il y a aussi des étudiants de notre groupe qui participeront à l’expérience ?

MICHEL. Selon moi, personne d’autre.

CORA. Ça veut dire que parmi tout le groupe Lanneau n’a choisi que toi et moi ? Curieux, et pourquoi ?

MICHEL. (Haussant les épaules.) Est-ce que je sais moi ?

CORA. Il t’a dit ça, comme ça : "Que Cora vienne avec vous à deux heures" ?

MICHEL. (Évasif.) Je ne me souviens pas précisément… N’y accorde pas trop d’importance. Un cours banal de travaux pratiques dans le labo…

CORA. Ses recherches sont toujours si surprenantes. Quelle idée encore a-t-il derrière la tête ?

MICHEL. (Bâillant.) Nous le saurons bientôt. Je ne crois pas que ça soit quelque chose d’intéressant. La psychologie est une science exclusivement académique.

CORA. Mais chaque publication de Lanneau soulève une véritable tempête dans la presse. Combien de fois l’a-t-on éreinté, poursuivi en justice…

MICHEL. Ce qui lui a fait acquérir une encore plus grande célébrité.

CORA. Lanneau ne court pas après elle.

MICHEL. C’est un grand spécialiste, je n’en discute pas. Un esprit clair, une logique sans faille… ce n’est pas un homme, mais une machine à calculer.

CORA. Qu’est-ce qui te déplaît chez lui ?

MICHEL. (Haussant les épaules.) Je ne sais pas pourquoi, j’ai l’impression que les gens, pour lui, sont des souris de laboratoire. Il les écorchera froidement, si cela répond à un but scientifique.

CORA. Tu dis n’importe quoi.

MICHEL. Et puis il est barbant.

CORA. Alors là, c’est pas vrai. Lanneau est toujours passionné, toujours plein d’idées…

MICHEL. (Sur le même ton.) …Et de plus, il est encore assez jeune, élégant, illustre et pas marié.

CORA. Serais-tu jaloux ?

MICHEL. (Riant.) Non. Je fais la différence entre les rapports pleins d’enthousiasme d’une étudiante avec son enseignant et l’amour d’une femme pour un homme. Et d’ailleurs, pour être honnête, je suis jaloux. Un tout petit peu.

CORA. Et c’est en vain.

MICHEL. Que faire…

CORA. Tu n’as absolument rien à craindre.

MICHEL. Je sais. Ne serait-ce que parce qu’il a déjà une maîtresse.

CORA. Ah ! oui ?

MICHEL. Tu ne savais pas ?

CORA. Ça ne m’intéresse pas. (Après un court silence.) Belle ?

MICHEL. Tu penses que le professeur a mauvais goût ?

Cora ne répond pas.

Il se déplace avec elle dans différentes villes… Il l’a même emmenée à l’étranger.

CORA. Elle est jeune ?

MICHEL. Ce n’est pas une gamine, mais pas une vieille, non plus. En un mot, ce qu’il faut. Alors, ça t’intéresse, malgré tout ?

CORA. Non. Je te procure simplement le plaisir de me taquiner avec tes ragots.

MICHEL. Ce ne sont pas des ragots. Elle est son assistante. Je l’ai moi-même vue. Très sexy. Il y a en elle quelque chose de… (Il fait un geste vague.)

CORA. Qu’il n’y a pas en moi ?

MICHEL. (En riant.) Toi, c’est tout à fait autre chose. (Il veut enlacer la jeune fille, mais elle se détourne.) Qu’as-tu, mon bébé ? Tu es quand même jalouse ?

CORA. Oui, tu me rends jalouse. De cette poule rousse.

MICHEL. (En riant.) Mais elle n’est pas du tout rousse. Qu’est-ce que tu dis là ?

CORA. (Avec obstination.) Si, elle est rousse !

MICHEL. Pourquoi ?

CORA. Parce que je n’aime pas les rousses.

MICHEL. (Riant à pleine gorge.) Mais ce n’est pas une raison ! Quelle chipie, tout de même ! Laisse-moi t’embrasser pour ça !

Il tente d’enlacer la jeune fille. Entrent Lanneau et Alice. Les étudiants prennent un air comme il faut. Lanneau, les apercevant, s’arrête.

LANNEAU. Bonjour.

CORA. Bonjour.

MICHEL. Bonjour, Monsieur Lanneau.

LANNEAU. (Présentant son accompagnatrice.) Alice Léo, mon assistante.

ALICE. (Elle tend la main à Michel avec un sourire grâcieux.) Nous nous sommes déjà vus, hier.

MICHEL. (En serrant lui la main.) Mais nous n’avions pas été présentés. Je m’appelle Michel.

LANNEAU. Cora, pardonnez-moi, mais pourquoi êtes-vous là ? Vous avez quelque chose à me demander ?

CORA. (Étonnée.) Moi ?... Je… N’est-ce pas vous qui m’avez demandé de venir ?

LANNEAU. À vous ? Pour quoi faire ?

CORA. Pour participer à votre expérience.

LANNEAU. Michel, qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi avez-vous amené Cora ? Je vous avais pourtant demandé de faire venir Nathalie Macaire.

MICHEL. (Confus.) C’est tout à fait exact. Mais j’ai pensé que ça vous serait égal… Que ce soit cette étudiante ou une autre, quelle différence ? Aussi, ai-je décidé de…

LANNEAU. Votre décision est tout à fait malvenue. Cora, je suis vraiment désolé, mais je n’ai pas besoin de votre concours, aujourd’hui. Vous pouvez disposer.

Alice suit le dialogue avec intérêt. Cora lui jette un regard de mécontentement.

MICHEL. Mais en quoi Cora ne vous convient-elle pas ? C’est une bonne étudiante, elle n’a absolument rien à envier à Nathalie…

LANNEAU. Je vous remercie, Michel, je sais apprécier moi-même les qualités de Cora. Mais sa candidature n’est absolument pas recevable pour cette expérience.

MICHEL. Pourquoi ?

LANNEAU. Ce serait trop long à expliquer.

CORA. Je vous en supplie, ne me chassez pas. Cela m’intéresse.

LANNEAU. (Avec fermeté.) Personne ne vous chasse. Mais j’avais demandé de faire venir aujourd’hui Nathalie Macaire et il n’était pas du tout dans mes plans de vous voir. Bonne chance. Et excusez-moi. (Il se détourne de Cora.) Alice, allez, préparez-vous à vous mettre au travail.

Alice s’éloigne, ôte son imperméable, ajuste sa coiffure. Cora se mord les lèvres d’humiliation et de vexation.

MICHEL. Madame Léo participe aussi à l’expérience ?

LANNEAU. Oui.

CORA. Mais pourquoi, tout de même, les autres peuvent-elles participer et moi non ?

MICHEL. En effet, en quoi ma fiancée ne fait-elle pas l’affaire ?

LANNEAU. Votre fiancée ? (Il porte son regard sur Cora.) Excusez-moi, je ne savais pas. Depuis longtemps ?

Cora reste muette.

MICHEL. Depuis aujourd’hui.

LANNEAU. Mes félicitations.

MICHEL. Merci.

LANNEAU. Il est temps de commencer. (Il met sa blouse et prend un journal.)

CORA. Et moi dans tout ça ?

LANNEAU. (Sèchement.) Revenez une autre fois. À présent, je suis occupé.

Cora se dirige vers la sortie, sans regarder personne.

Du reste, attendez.

Cora s’arrête.

En effet, quelle différence ? Restez, si vous en avez si envie. (Se radoucissant.) Ne soyez pas fâchée, Cora. Croyez-moi, j’avais de sérieuses raisons de ne pas vous intégrer à l’expérience. Mais puisqu’il en va ainsi… donc, vous vous mariez ?

MICHEL. (Répondant pour Cora.) Oui.

LANNEAU. (En souriant.) Voulez-vous qu’en guise d’échauffement je vous propose un test, qui permettra de vérifier votre compatibilité au plan psychologique ? (Vite.) Allez, mettez-vous l’un en face de l’autre.

Les étudiants se lèvent.

Éloignez-vous un peu ! À présent, imaginez que vous êtes sur une passerelle extrêmement étroite, sur laquelle ne peut passer qu’une seule personne. Sous la passerelle, un abîme, il est interdit de tomber et de sauter. C’est parti !

Michel et Cora s’avancent l’un vers l’autre et, arrivés au point de rencontre, s’arrêtent.

Et donc, chacun doit obligatoirement se retrouver sur l’autre bord. Comment allez-vous procéder ?

Longue pause.

MICHEL. Qu’est-ce que vous nous conseilleriez ?

LANNEAU. À vous de réfléchir. Ce ne sont pas les variantes qui manquent !

MICHEL. Par exemple ?

LANNEAU. Employer la force, la douceur, l’injure, la ruse, se montrer insistant ou, au contraire, conciliant, ce qui vous plaira !

Pause. Cora et Michel se regardent.

MICHEL. Oui mais, que nous conseilleriez-vous ?

LANNEAU. (Ayant haussé les épaules.) Cédez le passage à la dame.

Michel donne la main à Cora et la conduit sur son propre bord.

CORA. Monsieur Lanneau, vous-même, auriez-vous également agi ainsi ?

LANNEAU. (En souriant.) Non. Si j’avais été votre fiancé, je vous aurais pris dans mes bras et j’aurais dit :"Cora, chérie, mon cœur, ma fiancée, où dois-je t’emmener, sur quel bord, le tien ou le mien ?" (Avec nonchalance.) Ou quelque chose dans ce style.

CORA. Et j’aurais répondu : "Quelle importance, mon chéri ? Car désormais, les deux bords sont à nous !"

MICHEL. Et, cependant, où l’auriez-vous emmenée ?

LANNEAU. Ça n’a pas d’importance. C’est déjà un test pour Cora et moi, et pas pour vous.

MICHEL. Et qu’a montré notre test ?

LANNEAU. C’est un secret. Ce n’était pas du tout un test, juste une plaisanterie. Rien ne me donne le moindre petit droit de faire irruption dans votre vie privée.

CORA. C’est en cela aussi que consiste l’expérience d’aujourd’hui ?

LANNEAU. Non, bien sûr. (Devenant sérieux.) Alice, êtes-vous prête ?

ALICE. Presque. (À Lanneau.) Je peux te dire deux mots ?

Alice et Lanneau sortent.

CORA. Je ne comprends pas, Michel, pourquoi tu m’as amenée ici, si Lanneau avait besoin de Nathalie Macaire.

MICHEL. (L’air coupable.) Je croyais vraiment que ça lui était égal. Je ne comprends pas pourquoi il s’est entêté. Mais moi, je suis beaucoup mieux avec toi.

CORA. (Avec colère.) Merci.

MICHEL. Et puis, il fallait qu’on parle.

CORA. Au fait, il n’était absolument pas obligatoire de dire devant tous que je suis ta fiancée. Je n’ai pas encore donné mon accord.

MICHEL. Pardon, je l’ai dit comme ça.

CORA. Non, pas comme ça. Je te connais. Au fait, tu sais ce que m’a révélé ce test sur la "passerelle" ? Que tu suis toujours les conseils de quelqu’un. Tu aurais dû aussi téléphoner à ton papounet, pour lui demander ce que tu devais faire.

MICHEL. (Quittant ce sujet sensible.) Comment trouves-tu Alice Léo ?

CORA. (Avec retenue.) C’est une femme agréable.

MICHEL. (Sans ambages.) Très agréable.

CORA. J’ai l’impression de l’avoir vue quelque part, avant.

MICHEL. Ça m’étonnerait. Lanneau l’a fait venir tout à fait récemment. D’après moi, ils sont très proches l’un de l’autre.

Alice et Lanneau reviennent.

LANNEAU. Veuillez nous excuser pour ce retard. Nous commençons. Asseyez-vous, je vous prie.

Tous, excepté Lanneau, s’assoient.

Depuis de nombreux siècles, et, peut-être même, depuis des millénaires, des discussions ont lieu à travers le monde sur l’utilité ou non des punitions corporelles dans les domaines de l’éducation et de l’apprentissage. De nos jours encore, un très grand nombre de gens continuent de croire qu’un bon coup de martinet ne nuit pas à un enfant. Ni à un adulte, non plus. Si étrange que cela paraisse, il n’y a pas jusqu’à aujourd’hui d’unanimité sur cette question ni parmi les psychologues, ni parmi les pédagogues. Les uns considèrent que le châtiment favorise l’apprentissage, les autres qu’il lui nuit.

MICHEL. Et vous-même, qu’en pensez-vous ?

LANNEAU. Je n’en pense rien. Plus exactement, je pose que la réponse à cette question doit être donnée sur une base strictement scientifique. C’est dans ce but que nous menons notre expérience.

CORA. Néanmoins, en quoi consiste-t-elle ?

LANNEAU. Vous, Cora, et vous, Michel, vous jouerez, aujourd’hui, le rôle du "professeur". Votre tâche sera de faire en sorte que l’"élève", le plus vite et le mieux possible, apprenne sa leçon, disons, un extrait quelconque de vingt lignes d’une œuvre de Shakespeare. Alice Léo, avec un total courageusement, a consenti à prendre sur soi le rôle de l’"élève". Rôle, disons-le, assez désagréable. Je vous en prie, Alice.

Alice s’assoit dans le fauteuil avec fils électriques.

À présent, le plus important : pour chaque erreur vous devez, je dis bien devez, punir l’élève d’une décharge électrique de force croissante.

MICHEL. (Hochant la tête.) Voilà une expérience rude.

LANNEAU. Que faire ? Les recherches sur la vérité ne sont pas toujours liées avec les seules joies.

CORA. Mais ne croyez-vous pas qu’une telle méthode d’apprentissage, indépendamment de ses résultats, traumatise l’élève en son âme ?

LANNEAU. (Sèchement.) Dans l’expérience présente, l’âme de l’élève ne m’intéresse pas. Mon but est d’établir si la peur du châtiment favorise ou non l’apprentissage. Et l’influence du châtiment sur les états d’âme de l’élève, ça c’est un problème à part.

MICHEL. Dites, ces décharges d’électricité… Elles sont douloureuses ?

LANNEAU. Bien entendu. Surtout, sous tension élevée. Autrement, elles ne seraient pas un châtiment. Tenez, regardez.

Il approche les étudiants de la commande, près du fauteuil, et appuie sur un bouton. Sur l’écran de l’ordinateur s’éclaire le chiffre "20".

À chaque nouvelle pression sur le bouton, la tension augmente automatiquement de vingt volts. Vous voyez ?

Il appuie plusieurs fois sur le bouton. Sur l’écran les chiffres 40, 60, 80 etc. s’éclairent à la suite.

Jusqu’à quatre-vingts ‒ cent volts, les décharges restent relativement supportables, mais ensuite elles deviennent très désagréables.

MICHEL. Vous expliquez cela avec un tel détachement… cela me rend même mal à l’aise.

LANNEAU. J’essaie simplement d’être on ne peut plus clair.

CORA. A-t-on établi une limite maximale ?

LANNEAU. Oui. Trois cents volts.

MICHEL. Mais cela ne met-il pas en danger la vie ?

LANNEAU. Trois cents volts, c’est autre que sérieux. Par bonheur, jusqu’à présent tout s’est heureusement terminé, d’autant plus qu’Alice passe régulièrement une visite médicale. (À Alice.) Au fait, quand avez-vous vu un médecin pour la dernière fois ?

ALICE. (Peu sûre d’elle.) Un médecin ?... Tout récemment.

LANNEAU. Et comment a-t-il trouvé votre cœur ?

ALICE. (Toujours peu sûre d’elle.) En parfait état.

LANNEAU. Avez-vous apporté un certificat ?

ALICE. Non… Je ne savais pas que vous en auriez besoin.

LANNEAU. (Fronçant les sourcils.) En général, c’est une infraction aux règles… Bon, espérons que ça passera, pour cette fois.

MICHEL. (Joyeusement.) Ne vous en faites pas, Madame Léo. Personnellement, je n’ai pas l’intention de vous causer des désagréments.

LANNEAU. Non, mes amis. Votre devoir est le suivant : mener obligatoirement la leçon à son terme, c’est-à-dire étudier avec l’élève l’extrait entier. Ce qui doit être fait dans les plus brefs délais. Plus vite l’élève mémorisera le texte, plus élevées seront les appréciations concernant vos capacités pédagogiques. Tout est clair pour vous ?

MICHEL. Oui.

LANNEAU. Je ne cacherai pas que, de votre façon de mener la leçon, je jugerai de votre aptitude professionnelle et de la fermeté de votre caractère. J’ai besoin d’étudiants actifs, réfléchis, volontaires et non de pseudo bonnes âmes mollassonnes.

MICHEL. Nous ferons de notre mieux.

CORA. Puis-je poser une question de caractère personnel à Madame Léo ?

Lanneau regarde Alice d’un air interrogateur.

ALICE. Je vous en prie. Au fait, vous pouvez m’appeler simplement Alice.

CORA. Dites, pourquoi avez-vous accepté de vous asseoir dans ce fauteuil ? Ce n’est quand même pas une partie de plaisir, c’est même douloureux.

ALICE. (Évasive.) La science réclame des victimes.

CORA. Et vous consentez à être une victime pour l’amour de la science ? Ou bien… Ou bien parce que vous désirez aider Monsieur Lanneau ?

LANNEAU. Pour satisfaire votre curiosité, Cora, je vous dirai que Madame Léo perçoit pour son travail, effectivement très peu agréable, une rétribution plus que convenable.

MICHEL. Mais n’est-ce pas immoral de pousser une personne à exécuter un tel travail même pour de l’argent ? Les temps des gladiateurs sont révolus depuis belle lurette.

ALICE. Personne ne m’a poussée. On m’a fait une proposition, j’ai accepté.

LANNEAU. (Sèchement.) Assez parlé. Chacun gagne sa vie comme il veut et comme il peut. Encore des questions ?

Pause.

MICHEL. (Essayant d’atténuer par un sourire la tension qui vient de naître.) Tout est clair.

LANNEAU. Je veux ajouter que votre participation à cette expérience est tout à fait volontaire. Mais, une fois la leçon commencée, vous devrez faire preuve de la plus grande responsabilité. Je rappelle que l’expérience a une très grande importance pour la science.

Pause.

Cora, vous n’avez pas changé d’avis ?

CORA. Je m’en remets à votre autorité.

LANNEAU. Il est flatteur de vous entendre dire cela, mais dans ce genre de questions vous devez décider par vous-même. Cette recherche est utile à la science et à la société, mais si elle ne vous plaît pas, il n’est pas encore trop tard pour partir. Nous trouverons d’autres auxiliaires. Au demeurant, j’avais invité Nathalie, non pas vous.

CORA. Je reste.

LANNEAU. Et vous, Michel ?

MICHEL. Pour le dire honnêtement, je m’attendais à quelque chose d’un peu plus intéressant, qu’une leçon ordinaire, mais je suis d’accord.

LANNEAU. Parfait. Et une dernière chose : pour votre participation à l’expérience, il est prévu que chacun de vous soit payé. Bien que modeste, c’est une rémunération. Veuillez prendre, s’il vous plaît. Et signez ici.

Il remet l’argent aux étudiants.

MICHEL. Que faites-vous… Je ne vois pas pour quoi… Puisqu’il le faut, je suis prêt à aider tout simplement… Bénévolement.

LANNEAU. Si vous le voulez, vous pouvez ensuite, avec cet argent, faire un don à notre université. Mais maintenant, prenez-le. C’est la condition de cette expérience.

Michel prend l’argent à contrecœur. Cora également cache l’argent dans son porte-monnaie. Lanneau continue gaiement.

Ainsi, notre contrat est passé ! Michel, fixons les électrodes.

Ayant découvert le bras de l’assistante jusqu’au coude, Lanneau, avec l’aide des assistants, fixe les électrodes sur la peau.

Magnifique. À présent, aidez-moi à attacher mon assistante au fauteuil.

MICHEL. (Avec étonnement.) L’attacher ? Pour quoi faire ?

LANNEAU. Vous comprendrez ensuite. Cependant, ne serrez pas trop fort les sangles… Oui, bien…

Michel, à contrecœur, aide Lanneau à fixer Alice au fauteuil.

C’est fait. (Aux étudiants.) Eh bien, qui commence ?

MICHEL. Honneur aux dames.

LANNEAU. Très bien. Cora, à vous de commencer. Voici un petit tome des œuvres de Shakespeare, feuilletez-le, choisissez l’extrait de vingt lignes qui vous plaira. (À Michel.) Et vous, pendant ce temps, vous attendrez dans la pièce d’à côté. Ne laissez entrer personne et n’entrez pas vous-même.

MICHEL. Mais, il n’est pas possible de regarder ?

LANNEAU. (Avec fermeté.) Non.

MICHEL. Bon, s’il faut attendre, j’attendrai. (À Cora, en sortant.) Je croise les doigts !

Michel sort. Cora feuillette le livre.

CORA. Madame Léo…

ALICE. Que vous ai-je dit ? Appelez-moi simplement Alice. Ne suis-je pas votre élève ?

CORA. Bien. Je voulais seulement vous demander. On ne s’est pas déjà vues, avant ?

ALICE. C’est possible. Je ne m’en souviens pas. Chez André, peut-être ?

CORA. Je ne vais pas au domicile du professeur Lanneau. Mais j’ai l’impression de connaître votre visage.

ALICE. Parce que c’est un visage tout ce qu’il y a de plus banal. De tels visages, on en rencontre à chaque pas.

LANNEAU. Veuillez commencer, Cora.

CORA. (Feuilletant le livre.) Je n’ai pas encore sélectionné l’extrait qui convient… Ah ! Ça y est !

LANNEAU. Alors, je déclenche le chronomètre. (Il branche l’horloge lumineuse électronique.)

CORA. (Elle lit, s’adressant plutôt à Lanneau qu’à l’"élève". Sa voix résonne de sincérité.)

Vous me voyez, señor Bassanio,

Oui, telle que je suis. Mais pour moi seule

Je n’ai l’ambition, ni le désir

De vouloir beaucoup mieux, pourtant pour vous

Je triplerais vingt fois mes seuls mérites :

Être cent fois plus belle et cent plus riche,

Pour m’élever plus haut en votre estime,

De talents, de beauté, d’amis, de biens

Être toujours pourvue. Mais au total

Rien, non, de tout cela. ; en fait, que suis-je ?

Une bien simple fille, bien peu instruite,

Heureuse à tout le moins, car jeune encore

Pour prendre des leçons, bien plus heureuse

D’apprendre toujours plus, n’étant point sotte ;

Et plus heureuse encor’ de vous soumettre,

Ô, mon maître, mon roi, tout mon esprit.

Et toute ma personne, ce jour, est vôtre.

Je me remets à vous ; j’étais naguère

Maîtresse de moi-même, mais aujourd’hui

Mes murs, mes gens, moi-même, tout est à vous.

Elle baisse le livre.

Vingt lignes, exactement.

LANNEAU. (Après une pause.) Très bien. Continuez.

CORA. (À Alice.) Écoutez attentivement.

Vous me voyez, señor Bassanio,

Oui, telle que je suis.

ALICE. (D’une voix étonnamment sonore et expressive.)

Vous me voyez, señor Bassanio,

Oui, telle que je suis.

CORA. (Avec un étonnement empreint d’hostilité.) Vous lisez magnifiquement les vers.

Mais pour moi seule

Je n’ai l’ambition, ni le désir

De vouloir beaucoup mieux, pourtant pour vous

Je triplerais vingt fois mes seuls mérites :

ALICE. (Sa voix a perdu de l’assurance.)

Mais pour moi seule

Je n’ai l’ambition, ni le désir… ni le désir…

Pourtant pour vous …

CORA. (Avec satisfaction.) Vous vous êtes trompée, Alice. Soyez attentive.

Elle appuie sur le bouton avec un sourire de triomphe. Le chiffre "20" s’illumine sur l’écran. Alice ne réagit pas au châtiment.

Répétons ces lignes.

 

Mais pour moi seule

Je n’ai l’ambition, ni le désir

De vouloir beaucoup mieux, pourtant pour vous

Je triplerais vingt fois mes seuls mérites :

ALICE. (Répétant.)

, pourtant pour vous

Je triplerais vingt fois mes seuls mérites :

CORA.

Être cent fois plus belle et cent plus riche,

Pour m’élever plus haut en votre estime,

De talents, de beauté,

ALICE.

Être cent fois plus belle et cent plus riche,

Pour… pour m’élever très haut en votre estime,

CORA. Non pas "très haut", mais "plus haut". "M’élever plus haut en votre estime".

Elle presse le bouton. Sur l’écran de l’ordinateur : 40 volts. Alice fait une grimace douloureuse.

CORA. Vous avez mal ?

ALICE. Ça va, c’est supportable.

Pause.

LANNEAU. Cora, pourquoi vous arrêtez-vous ? Continuez.

CORA. (Elle prend un air grave, concentré.) Alice, je vous le demande instamment, soyez attentive. C’est un texte pas très difficile, il se retient sans difficulté. (Elle lit lentement et en détachant les mots.)

Mais au total

Rien, non, de tout cela. ; en fait, que suis-je ?

Une bien simple fille, bien peu instruite,

ALICE.

Au total… Mais au total…

Rien, non, de tout cela ; de fait, que suis-je ?

Une bien simple fille…

Cora, avec moins de hâte, appuie sur le bouton. Alice tressaille. Cora aussi. Sur l’écran de l’ordinateur : "60".

CORA. (Après un petit moment de silence et sur un ton de culpabilité.) Monsieur Lanneau, on pourrait… ne pas continuer l’expérience ?

LANNEAU. Pourquoi ?

CORA. Elle me déplaît.

LANNEAU. Mais ce n’est pas une raison, Cora ! Le nombre de choses qui nous déplaisent dans notre vie, notre travail, nos études, et pourtant nous les faisons toutes, parce que nous sommes simplement obligés de les faire ! Moi, par exemple, je vous fais des cours ennuyeux, vous, vous les apprenez par cœur, Madame Léo reste assise dans ce fauteuil, à chacun son devoir !

CORA. Quoi qu’il en soit, cette expérience me déplaît.

LANNEAU. Cora, pensez-vous que je sois un bon spécialiste ?

CORA. Absolument.

LANNEAU. Croyez-vous que je sois capable de conduire une expérience inutile d’un point de vue scientifique ?

CORA. Non.

LANNEAU. Alors faites-moi confiance et cessez d’hésiter.

Cora, avec un soupir, prend le livre, mais elle le met à nouveau de côté.

Pourquoi vous arrêtez-vous ?

CORA. Votre assistante a mal.

LANNEAU. N’y faites pas attention. Elle a accepté en toute connaissance de cause.

CORA. Comment pourrais-je ne pas faire attention à ses souffrances ?

LANNEAU. Cora, des millions, et peut-être, des milliards d’enfants, dans le monde, sont soumis à de sévères châtiments corporels. Notre devoir, à vous et à moi, est de tirer au clair si ces châtiments apportent, au moins, quelque profit. Comparez, des millions d’un côté, et Alice, toute seule, de l’autre. Pouvons-nous penser à l’inconfort d’une personne, à vos états d’âme, si nous pouvons alléger le sort de beaucoup, être utiles à la science et à toute la société ? (D’une voix dure.) Poursuivez l’expérience.

CORA. (Elle reprend à contrecœur la lecture.)

Une bien simple fille, bien peu instruite,

Heureuse à tout le moins, car jeune encore

Pour prendre des leçons, bien plus heureuse

D’apprendre toujours plus, n’étant point sotte ;

Reprenez.

ALICE.

Une bien simple fille, bien peu instruite,

Heureuse à tout le moins, car jeune encore

Pour prendre des leçons… Mais plus heureuse…

Bien plus heureuse,

Cora appuie sur le bouton. Alice pousse des cris bas. Sur l’écran de l’ordinateur : "80". Cora referme le livre.

LANNEAU. Eh bien ! Cora, qu’y a-t-il encore ?

La jeune fille ne répond pas.

S’il vous plaît, continuez.

CORA. (Tête baissée.) Je ne peux pas.

LANNEAU. Parmi d’autres matières, nous avons aussi étudié avec vous la psychologie de l’apprentissage, faites-moi donc la démonstration de votre grande compétence. Tout bien considéré, vous passez une sorte d’examen, nous vérifions votre qualification. J’espère que vous le comprenez ?

CORA. Oui.

LANNEAU. Alors, continuez.

Cora reste silencieuse.

Allons, allons, Cora, ne soyez donc pas si sensible. Vous et moi, devons nous tenir au-dessus des émotions. Ne sommes-nous pas des savants ?

CORA. En tous cas pas des bouchers.

LANNEAU. (Sèchement.) Pas besoin de grands mots, qui plus est vides. Pavlov et Pasteur ont également été accusés de cruauté quand ils ont fait leurs essais sur des animaux, mais ce sont ces savants précisément, et non pas leurs détracteurs, qui ont travaillé pour le bien des gens.

CORA. Pardon, peut-être, me suis-je exprimée trop brusquement…

LANNEAU. Pas seulement brusquement, mais aussi extrêmement mal à propos. Je vous prie de ne pas masquer votre impuissance professionnelle avec des considérations sur la moralité. Le pilote d’essai non seulement éprouve une légère douleur, mais parfois sacrifie sa vie en voulant maîtriser toutes sortes de cercueils volants, mais personne, prenez note, ne considère l’existence de cette profession comme quelque chose d’immoral. Les métiers de soldat, de croque-mort, de boucher ont des côtés désagréables, mais ils sont indispensables et c’est pourquoi ils sont moraux. Toutes les activités utiles à la société, se justifient, y compris les obligations de mon assistante.

CORA. Ce ne sont pas ses obligations qui me déplaisent, mais les miennes. Pourquoi dois-je presser ce bouton, si je n’en ai pas envie ?

LANNEAU. Vous considérez qu’il est plus moral de laisser cette obligation à d’autres ?

CORA. Je ne considère rien du tout.

LANNEAU. Cora, vous me faisiez l’impression d’une étudiante appliquée et capable. Hélas, vous me décevez.

CORA. (À peine audible.) Vous me décevez aussi.

Lanneau blêmit.

LANNEAU. Vous souvenez-vous, j’étais contre votre participation à l’expérience, mais vous avez, vous-même, insisté. Comment dois-je donc interpréter, à présent, votre conduite ?

Pause.

CORA. Si l’expérience est si importante pour vous, peut-être, pourrai-je échanger ma place avec Madame Léo ?

LANNEAU. (Avec étonnement.) C’est-à-dire ?

CORA. Eh bien ! je me mettrai dans le fauteuil et elle, elle n’a qu’à appuyer sur le bouton.

Lanneau et Alice échangent un regard.

LANNEAU. Non, c’est absolument exclu.

CORA. Pourquoi ?

LANNEAU. Ne serait-ce que parce que vous n’avez pas d’autorisation du médecin.

CORA. Alice, non plus.

LANNEAU. Je ne peux pas m’accorder maintenant des discussions sur ce sujet. Poursuivez la leçon, Cora, vous avez assez perdu de temps comme ça.

Après de longues hésitations, Cora rouvre le tome de Shakespeare et lentement cherche la page dont elle a besoin.

CORA.

Et plus heureuse encor’ de vous soumettre,

Ô, mon maître, mon roi, tout mon esprit.

Et toute ma personne, ce jour, est vôtre.

Je me remets à vous ; j’étais naguère

Maîtresse de moi-même, mais aujourd’hui...

Sa voix tend à baisser de plus en plus et, finalement, s’éteint tout à fait.

LANNEAU. Que se passe-t-il ?

Cora, silencieuse, referme son livre.

Qu’avez-vous, Cora ?

CORA. (L’air coupable.) Je ne peux pas.

LANNEAU. (Sèchement.) Dommage. Vous aurez sous peu votre diplôme. Je m’apprêtais à vous recommander pour un travail des plus intéressants dans une firme de première classe, mais à présent je me suis convaincu que vous manquez d’esprit de subordination et du sentiment de discipline. Je crains que vous ne trouviez pas de place.

Cora se tait.

Il me semble que vous bénéficiez d’une bourse attribuée par l’université ?

CORA. Oui. Depuis l’année dernière.

LANNEAU. Et comment vous financiez-vous avant ?

CORA. Je travaillais comme serveuse.

LANNEAU. Je ne vous garantis pas que la bourse vous sera versée plus avant.

Cora se tait.

Alors, vous allez continuer l’expérience ?

Cora se tait.

Bon. Vous pouvez disposer.

Cora se traîne vers la sortie.

Pas par ici. Veuillez prendre l’autre sortie. Vous ne devez pas avoir de contact avec le participant suivant.

Cora se dirige vers l’autre sortie, mais à ce moment-là Michel fait irruption dans le laboratoire.

MICHEL. Monsieur Lanneau !...

LANNEAU. (Le ton brusque, presque grossier.) Que se passe-t-il, Michel ? Je vous avais pourtant interdit d’entrer !

MICHEL. Pardon, mais…

LANNEAU. Je ne veux rien savoir. Quittez, je vous prie, le laboratoire.

MICHEL. Je voulais seulement dire, que des journalistes sont arrivés…

LANNEAU. Qui les a fait venir ?

MICHEL. Ce n’est pas vous ?

LANNEAU. (Après un temps de réflexion.) Poursuivez.

MICHEL. Pourquoi ne nous avez-vous pas dit, à Cora et à moi, que la direction de l’université avait interdit de procéder à l’expérience ?

LANNEAU. C’est ce que vous ont dit les journalistes ?

MICHEL. Oui. Ils se trompent ?

LANNEAU. Non. Mais l’interdiction me concerne moi, pas vous. Pour vous, la participation aux expériences n’aura aucune conséquence administrative.

MICHEL. Vous en êtes sûr ?

LANNEAU. Bien sûr. Car vous n’aviez pas la moindre idée ni de l’interdiction, ni même de l’expérience elle-même.

MICHEL. Mais à présent, nous savons.

LANNEAU. Et moi je répète… (Interrompant sa phrase.) Du reste, si vous avez quelque crainte, vous êtes à temps de refuser. Rendez l’argent, ainsi vous pourrez disposer.

MICHEL. (Après une certaine hésitation.) N’allez pas croire que je suis du genre peureux. En fait, c’est vrai que je n’ai rien à craindre. Finalement, je ne fais qu’exécuter un exercice donné par mon professeur.

LANNEAU. Voilà qui est bien parlé.

ALICE. Ces journaleux ont-ils cherché à savoir quelque chose ?

MICHEL. Oui. Je leur ai parlé du fond de l’expérience. (Souriant.) Je n’ai pas pu résister à la tentation de donner la première interview de ma vie. (Ayant remarqué que Lanneau était devenu sombre, il demande, inquiet.) J’ai mal fait ?

LANNEAU. Pas du tout, pas du tout. Tout va bien, Michel. En gros, je ne communique jamais à la presse sur des travaux non achevés, mais il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Allez, mon ami, et continuez à divertir les journalistes. Demain, vous serez le héros du jour. (Il accompagne Michel jusqu’à la porte.) Je vous fais appeler sous peu.

Michel sort. Lanneau ferme la porte à clé, derrière lui.

CORA. Mais, tout de même, qui a fait venir les journalistes ? La direction de l’université ?

LANNEAU. C’est le plus probable. Peut-être, sous la pression des hautes sphères.

CORA. Dans quel but ?

ALICE. Empêcher, faire peur, quelle différence, Cora ? L’expérience est finie pour vous.

CORA. Et qu’adviendra-t-il de vous ?

LANNEAU. Rien de terrible. Au pire, on me licenciera.

CORA. Vous allez quand même continuer l’expérience avec Michel ?

LANNEAU. Naturellement.

CORA. Vous n’en avez pas eu assez avec ma leçon ?

LANNEAU. Vous posez trop de questions, Cora. Bonne chance.

CORA. Puis-je rester pour regarder ?

LANNEAU. Pour quoi faire ?

CORA. Peut-être, quelque chose m’a-t-il échappé et comprendré-je mon erreur après que j’aurai vu la leçon de Michel ?

LANNEAU. Il est absolument exclu que vous restiez.

CORA. Pourquoi ?

LANNEAU. Vous allez gêner Michel, l’empêcher de se concentrer.

CORA. Je peux rester assise derrière le paravent.

LANNEAU. À vrai dire, vous allez me gêner aussi.

CORA. Comment ? Je resterai tranquille.

LANNEAU. Je ne comprends pas que vous insistiez.

CORA. Voyez-vous, j’ai manqué à votre confiance envers moi…

LANNEAU. Et ?

CORA. Il faut bien que je sache comment les autres conduisent une leçon ?

LANNEAU. Ce n’est pas éthique vis-à-vis de Michel. Qu’est-ce que vous ressentiriez, si vous appreniez qu’il écoute derrière un paravent votre conversation intime avec votre médecin ?

CORA. C’est une tout autre affaire. Il ne va pas dire quelque chose le concernant lui, mais simplement conduire une leçon. Et je trouve intéressant de savoir comment il va faire.

LANNEAU. Ah ! oui, c’est qu’il est votre fiancé… (Il réfléchit.) Eh bien, entendu, restez. Mais à une condition : vous devez promettre de ne pas vous mêler de l’expérience.

CORA. Cela va de soi.

LANNEAU. Asseyez-vous là. Ici, Michel ne vous remarquera pas et vous pourrez tout voir et entendre.

CORA. (S’asseyant derrière le paravent.) Merci.

LANNEAU. Vous n’oublierez pas que vous n’êtes pas là. Promis ?

CORA. Je vous donne ma parole.

LANNEAU. Je compte sur vous…

ALICE. (L’air fatigué.) André, s’il te plaît, donne-moi mon sac à main.

Lanneau lui donne le sac à main. Alice en sort un comprimé, l’avale et boit de l’eau.

LANNEAU. (Préoccupé.) Tu as une petite mine… on peut, peut-être, arrêter, pour aujourd’hui ?

ALICE. Tout va bien pour moi.

LANNEAU. Honnêtement ?

ALICE. Honnêtement.

LANNEAU. Faisons, alors, ne serait-ce qu’une petite pause.

Il écarte les sangles, ôte les électrodes et libère Alice. Elle se lève, fait quelques pas et se rassoit.

Peut-être, malgré tout, vaut-il mieux que nous annulions l’expérience ?

ALICE. Pas du tout, allons jusqu’au bout. N’est-ce pas la dernière ?

LANNEAU. Oui. La toute dernière.

ALICE. Eh bien, tant mieux. Je vais seulement me reposer un peu.

LANNEAU. Alors, pause.

Durant l’entracte les personnages ne sont pas obligés de quitter la scène. Lanneau discute tranquillement avec Alice. Cora est assise dans son coin.

 

 

FIN DU PREMIER ACTE


 

 

 

DEUXIÈME ACTE

 

LANNEAU. (À Alice.) Tu es reposée ? On peut, peut être, commencer ?

Alice va s’asseoir à contrecœur sur la "chaise électrique". Lanneau l’attache, fixe les électrodes, remet le voltmètre à "0", parcourt du regard la pièce, voit le sac à main de Cora et le donne à la jeune fille.

Je rappelle encore une fois, que si vous ne tenez pas parole…

CORA. Ne craignez rien.

LANNEAU. Très bien. (Il va à la porte et invite Michel à entrer.) Je vous en prie !

MICHEL. (Il parcourt la pièce du regard en entrant.) Où est Cora ?

LANNEAU. Elle est partie.

MICHEL. Sans m’attendre ? Comment s’en est-elle sortie avec sa leçon ?

LANNEAU. (Brièvement.) Tout à fait bien.

MICHEL. Je n’avais aucun doute là-dessus. Cora est une pédagogue-née. Je le sais car elle m’aide à préparer mes examens. (Gaiement.) Eh bien ! Alice, j’espère que vous avez été une élève modèle ?

LANNEAU. Préparez-vous à commencer, Michel.

MICHEL. Je suis prêt.

LANNEAU. Les conditions de l’expérience vous sont connues. Voici un tome des œuvres de Shakespeare. Choisissez un extrait et commencez l’apprentissage. Notez bien ceci : il est de la plus haute importance pour vous, que cet extrait soit appris comme il faut et dans les délais. Pour cela n’épargnez aucune de vos ressources.

MICHEL. J’espère ne pas décevoir. (Feuilletant le livre, à Alice.) Bon, qu’allons-nous choisir ? (Faisant un clin d’œil.) Peut-être, quelque chose apprise à l’école, dont vous vous souvenez encore ? Si c’est le cas, soufflez-le moi.

ALICE. Hélas, rien. Nous n’avons étudié que le monologue de Hamlet, et encore ne sais-je que le fameux "Être ou ne pas être", pas un mot de plus.

MICHEL. Alors, j’ouvre le tome au hasard. Vous n’avez rien contre ?

ALICE. Faites comme vous voulez.

MICHEL. (Ouvrant le livre au hasard.) Ah ! Ah ! j’ai trouvé… Vous êtes prête ?

ALICE. Oui.

MICHEL. Écoutez et veuillez répéter.

LANNEAU. Je déclenche le chronomètre.

MICHEL. (Il lit.)

Ma crainte n’est point là : j’ai été bon,

À l’écoute toujours de leurs suppliques…

ALICE. (Répétant.)

Ma crainte n’est point là : j’ai été bon,

À l’écoute toujours de leurs suppliques…

MICHEL. (Débordant de joie.) Magnifique ! Poursuivons.

Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je pansais leurs plaies par ma pitié.

ALICE.

Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je pansais les plaies…

Michel appuie sur le bouton. Sur l’écran de l’ordinateur : "20". Alice réagit à cette faible décharge en corrigeant simplement son erreur.

Pardon. "Pansais leurs plaies".

MICHEL. Reprenez.

ALICE.

"Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je pansais leurs plaies avec pitié. "

Une décharge électrique. 40 volts. Alice fait une grimace.

Je me suis trompée ?

MICHEL. (Quelque peu irrité.) Par ma pitié, et non pas avec pitié. Je vais trop vite, je n’articule pas assez ?

ALICE. Non, vous lisez bien. Visiblement je n’arrive pas à me concentrer.

MICHEL. Avant de continuer, peut-être, pourrions-nous fixer ces quatre lignes ? Après, il ne restera que seize lignes en tout.

ALICE. Peut-être, que ce sera mieux.

MICHEL. Vous les avez retenues ?

ALICE. Je crois que oui.

Ma crainte n’est point là : j’ai été bon,

À l’écoute toujours de leurs suppliques…

Elle se tait, puis dit d’un ton coupable.

J’ai oublié la troisième ligne.

MICHEL. Essayez de vous souvenir. Je n’ai pas du tout envie de punir une si jolie femme.

LANNEAU. Michel, le châtiment de l’élève en cas d’erreur est obligatoire, que vous le vouliez ou non. Madame Léo a buté sur une phrase. Par conséquent, vous devez la punir.

Après hésitation, Michel presse le bouton. Alice a un frisson. Sur l’écran de l’ordinateur :"60". Lanneau poursuit.

Et aussi. Pas de conversations inutiles. Elles distraient l’élève et sont une gêne pour l’assimilation. Et les minutes passent. Vous prenez le risque de ne pas terminer votre leçon dans les délais.

MICHEL. (Il prend un air grave.) Je vais relire le texte à partir de la troisième ligne.

Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je pansais leurs plaies par ma pitié.

ALICE.

Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je soignais leurs plaies par ma pitié.

Une décharge électrique. Alice crie.

MICHEL. Pardon… Cela m’est très désagréable, je vous jure… Mais vous avez confondu : "pansais", et pas "soignais".

ALICE. Ne vous excusez pas, vous y êtes obligé. Je suis fautive d’être si distraite.

MICHEL. Nous reprenons ces lignes ?

ALICE. Les suivantes, plutôt.

MICHEL.

Les biens d’autrui, jamais n’ai convoités,

De gros impôts, non plus, je n’ai levés.

ALICE.

Les biens d’autrui, jamais n’ai convoités,

De gros impôts, en plus… de plus… De gros impôts, de plus, je…

Une décharge. 100 volts. Alice se contorsionne de douleur et crie fort.

MICHEL. (Il est désemparé.) Monsieur Lanneau, je ne sais pas si j’ai le droit de continuer l’expérience. Tout de même, une femme, devant moi…

LANNEAU. (D’un ton sec.) Pas une femme, mais ma collaboratrice, que je rétribue, à qui je verse une grosse somme pour qu’elle exécute le travail stipulé dans le contrat. Vous feriez mieux d’être attentif à la qualité de votre enseignement. Vous avez toujours été un étudiant consciencieux, alors restez-le cette fois encore. Faites en sorte que votre élève soit concentrée. Ne me dites pas que vous ne pourrez pas y arriver !

MICHEL. (Nerveux, à Alice.) Je lis encore une fois.

Les biens d’autrui, jamais n’ai convoités,

De gros impôts, non plus, je n’ai levés.

ALICE.

Les biens d’autrui, jamais n’ai convoités,

De gros impôts…

Elle se tait, mais elle termine la ligne, après que les mots lui sont revenus à grand mal.

, non plus, je n’ai levés.

MICHEL. (Avec soulagement.) Bravo, Alice. Déjà, six phrases. Encore deux fois deux vers et nous en serons déjà à la moitié.

Jamais ne me vengeais, s’ils s’égaraient.

Ma merci a séché, ô, bien des larmes.

ALICE.

Jamais ne m’insurgeais, s’ils s’égaraient.

Jamais je ne… Jamais je n’égar…

Le bouton. 120 volts. Alice exhale un soupir hurlé.

MICHEL. (Répétant avec un agacement dans la voix.)

Jamais ne me vengeais, s’ils s’égaraient.

Jamais ne me ‒ vous comprenez, Alice, jamais ne me, et pas jamais je ne me vengeais, s’ils s’égaraient.

Ma merci a séché, ô, bien des larmes.

C’est si difficile de retenir deux vers ?

ALICE.

Ma merci a séché, ô, bien des larmes.

MICHEL. Non, d’abord, le vers précédent.

Jamais ne me vengeais, s’ils s’alarmaient…

Jamais ne me vengeais, s’ils se perdaient… s’égaraient

(D’un ton pitoyable.) Je me suis embrouillée.

Une décharge électrique. 140 volts. Alice crie, tentant de se libérer de ses entraves.

MICHEL. Jamais ne me vengeais, s’ils s’égaraient…

(Irrité.) Allons, répétez !

ALICE. (Tremblant de tout son corps.) Jamais ne…

Je n’arrive plus à me rappeler. Arrêtez, s’il vous plaît, la leçon.

MICHEL. Pourquoi ?

ALICE. J’ai peur.

MICHEL. (Doucement, au professeur.) Peut-être, effectivement, devrions-nous arrêter ?

LANNEAU. Sans même avoir appris dix lignes ? Je dois avouer que je ne m’attendais pas à ça de votre part.

MICHEL. Mais elle n’est pas bien.

LANNEAU. Donc, vous validez votre échec ?

MICHEL. Pourquoi mon échec ? C’est elle qui veut arrêter, pas moi.

LANNEAU. (L’air conspirateur.) Ne l’écoutez pas.

MICHEL. C’est-à-dire que…

LANNEAU. Vous ne connaissez pas les élèves et leurs petites ruses ? Ils essaient toujours d’apitoyer le professeur. Mais il faut rester ferme, il faut se les soumettre. Vous êtes d’un caractère fort ?

MICHEL. J’ai un fort caractère, mais…

LANNEAU. Dans ce cas, allez jusqu’au bout de cette leçon. Il le faut pour la science, pour la société, pour vous personnellement. Et, de plus, Michel, vous n’avez tout bonnement pas le choix. Votre père, je crois, est entrepreneur ?

MICHEL. Oui, mais quel rapport…

LANNEAU. Et vous allez, sans nul doute, marcher sur ses pas ?

MICHEL. Très probablement.

LANNEAU. En ce cas, pas la peine de vous expliquer ce qu’est un accord, un contrat, etc., car nous avons conclu un accord, n’est-ce pas ? Vous avez reçu une rémunération pour participation à l’expérience.

MICHEL. Je peux rendre l’argent.

LANNEAU. Non, mon ami, ce n’est pas ainsi que se font les affaires. L’accord a plus de valeur que l’argent. Autrement, vous risquez votre réputation. Vous le savez parfaitement. Revenez plutôt à votre leçon, vous vous dissipez beaucoup trop. Je suis sûr que votre élève a oublié, tandis que nous discutons, le peu que vous lui avez appris. Allons ! allons ! Michel, au travail ! Je n’exige pas que vous soyez inutilement cruel, menez seulement votre leçon à son terme, rien de plus ! Vous ne voulez, quand même pas, bon sang, vous retrouver le dernier de votre groupe ?

MICHEL. (Retournant au fauteuil.) À propos… Cora, avez-vous dit, a su faire apprendre le texte à Alice ?

LANNEAU. Oui, bien sûr.

MICHEL. Et vite ?

LANNEAU. Ne pensez pas maintenant aux autres, pensez à vous.

MICHEL. (Prenant place près du fauteuil, à Alice.) Pardon. Monsieur Lanneau dit qu’on ne peut pas arrêter l’expérience.

Alice garde le silence. Michel ouvre le livre.

Où en étions-nous ?

ALICE. Il vaut mieux reprendre le texte du début.

MICHEL. (Après avoir jeté un œil sur sa montre.) Je crains que si on fait ça, on ne termine pas.

ALICE. Et cependant, il vaut mieux reprendre. Vous avez parlé si longtemps avec le professeur… J’ai l’impression d’avoir tout oublié.

MICHEL. (Mécontent.) Bien. (Il lit.)

Ma crainte n’est point là…

Alice reste muette. Michel répète.

Ma crainte n’est point là… !

ALICE. (Reprenant le dessus, continue.)

…j’ai été bon,

À l’écoute toujours de leurs suppliques…

Elle s’arrête.

MICHEL.

Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je pansais leurs plaies par ma pitié.

ALICE.

Je m’évitais les longs atermoiements ;

Et je soignais leurs plaies par ma pitié.

Michel tend la main vers le bouton.

N’appuyez pas ! Je vous en supplie, n’appuyez pas ! (Elle tente de se remémorer la phrase.)

Et je…

Elle s’arrête.

MICHEL. Est-ce si difficile de retenir un simple mot ?

ALICE. Pardon… Je ne pense qu’au bouton… N’appuyez pas !

MICHEL. Avec vos interventions et votre distraction vous sabotez ma leçon. Reprenez-vous enfin ! Si ce n’est pas pour vous, faites-le pour moi, au moins ! Je ne veux pas du tout passer pour un professeur nul.

ALICE. (Sans enlever son regard de la main de Michel posée sur le bouton.) "Et je…" Je vous en prie, il ne faut pas !

MICHEL. Alice, je vous en prie, aussi, pas de mots en plus. Seulement le texte !

ALICE. Et je… pansais leurs maux… par ma pitié

Michel appuie sur le bouton. 160 volts. Alice, pousse un cri fort et tente de s’arracher au fauteuil.

MICHEL. Et je pansais leurs plaies par ma pitié.

ALICE. (Avec soumission, d’une voix à peine audible.) "Leurs plaies…"

MICHEL.

Les biens d’autrui, jamais n’ai convoités,

De gros impôts, non plus, je n’ai levés…

Ayant remarqué qu’Alice n’écoutait plus.

M’entendez-vous ?

ALICE. Excusez-moi. Veuillez répéter, s’il vous plaît.

MICHEL. (Serrant les dents.) Vous vous moquez de moi ? Je l’ai déjà répété dix fois.

ALICE. Si je suis coupable, punissez-moi.

Michel tend le bras vers le bouton.

Pas la peine ! (Elle rassemble ses forces.)

Les biens d’autrui…, jamais n’ai convoités,

De gros impôts…, non plus…

Je vous en supplie, arrêtez la leçon. Je n’en peux plus.

MICHEL. Non. Nous nous sommes engagés tous les deux et nous irons jusqu’au bout.

Il appuie sur le bouton. 180 volts. Alice crie longuement et se débat dans le fauteuil. Michel répète avec obstination.

Jamais ne me vengeais, s’ils s’égaraient.

ALICE. Jamais je ne m’insurgeais, s’ils … s’égaraient…

MICHEL. Je ne comprends pas, vous le faites exprès, ou quoi ?

Il appuie sur le bouton. 200 volts. Alice a des convulsions, comme si elle était prise de fièvre.

ALICE. Détachez-moi ! Vous voyez bien que je ne peux pas… J’ai le cœur malade !

MICHEL. Que de palabres inutiles ! Pourquoi n’avez-vous pas autant d’aisance pour prononcer les mots que je vous demande de prononcer ? Mais je briserai votre entêtement !

Il presse le bouton. 220 volts. Alice geint.

Et maintenant écoutez et répétez :

Jamais ne me vengeais, s’ils s’égaraient…

ALICE. (Respirant difficilement et ne quittant pas le bouton des yeux.)

Jamais ne me vengeais… Jamais ne me vengeais…

(Elle pousse plusieurs cris forts.) Ah ! Ah !

MICHEL. (Grossier.) Qu’avez-vous à crier ? Je n’ai même pas appuyé sur le bouton !

ALICE. (Étouffant.) Mais vous… vous avez approché la main.

MICHEL. Bon. Je retire la main. Parlez.

ALICE. Jamais ne me vengeais, s’ils s’égaraient.

MICHEL. Enfin.

Ma merci a séché, ô, bien des larmes,

Ma bonté soulagé tous leurs chagrins…

ALICE.

Ma bonté a séch…

MICHEL. (Hors de lui.) Non ! "Ma merci a séché" ! "Ma merci, merci !"

ALICE. (Pleine d’effroi.) Il ne faut pas !

MICHEL. (Avec méchanceté.) Si. Il faut !

Le bouton. 240 volts. Alice se perd en convulsions. Cora, blême et en larmes, suit la leçon.

Eh bien ! Allons-nous, oui ou non, apprendre à respecter la discipline ?

Ma merci a séché, ô, bien des larmes…

Alors ?

Alice gémit pitoyablement. Michel presse le bouton. Alice se convulsionne et lance un cri fort et déchirant.

CORA. (Bondissant de derrière le paravent.) Arrête ! Arrête, immédiatement !

Michel reste assez indifférent à l’apparition de Cora. Il est tout à sa leçon avortée.

MICHEL. Un instant, Cora… Patiente un peu… (À Alice.) Allons-nous, oui ou non, devenir raisonnable ou bien allons-nous pleurnicher sans fin ? Allez, répétez :

Ma bonté soulagé tous leurs chagrins…

(Entré en furie.) Répétez, je vous dis !

Il appuie sur le bouton. 280 volts. Alice crie, gémit, se contorsionne.

CORA. Michel, tu es devenu fou ! Arrête-toi !

MICHEL. (Obstiné.) Répétez après moi.

Ma merci a séché, ô, bien des larmes.

CORA. Monsieur Lanneau, arrêtez-le ! Vous voyez bien qu’il ne se maîtrise plus !

LANNEAU. Ne vous en mêlez pas ! Vous m’aviez donné votre parole.

MICHEL.

Ma bonté soulagé tous leurs chagrins…

CORA. Mais ce n’est pas une expérience, c’est une torture ! Michel, ressaisis-toi. C’est une personne attachée et sans défense qui est devant toi ! C’est une femme qui est devant toi !

MICHEL. (Brusquement.) Ne me gêne pas, Cora ! (À Alice.) Je vous le demande gentiment, pour la dernière fois, répétez :

Ma merci a séché, ô, bien des larmes…

CORA. Monsieur Lanneau !

LANNEAU. Partez d’ici !

CORA. Monsieur Lanneau, qui de nous est fou ? Lui, vous ? Ou moi ? Cessez immédiatement cette horreur !

LANNEAU. Je n’en ai pas le droit. L’expérience est en cours.

CORA. Alors, je le ferai moi-même.

Cora se jette sur Michel, qui déjà avait approché pour la énième fois sa main vers le bouton et essaie de l’écarter du pupitre de commande. Michel la repousse grossièrement. Cora tombe par terre. Lanneau semble s’apprêter à aider la jeune fille à se lever, mais s’arrête. Cora regarde épouvantée les deux hommes.

Qu’êtes-vous donc, des bêtes fauves ?

MICHEL. (À Alice.)

Ma merci a séché, ô, bien des larmes…

CORA. Monsieur Lanneau, j’avais du respect pour vous ! Je vous… portais aux nues ! Vous étiez pour moi un idéal, vous étiez… que vous est-il arrivé ?

Lanneau veut dire quelque chose, mais ne prononce pas un mot. Cora continue de parler.

Car Alice est votre… bien-aimée. Se peut-il que même cela ne vous arrête pas et que votre science vous soit chère à ce point ? Ou bien, comptez-vous vous rendre célèbre par ce moyen si original ? Mais c’est répugnant ! Vous voulez des expériences ? Prenez place vous-même dans le fauteuil !

MICHEL. (À Alice.)

Ma merci a séché, ô, bien des larmes…

Alice gémit. Michel approche sa main du bouton. Cora se précipite vers lui, mais Lanneau lui barre le chemin.

CORA. Lâchez-moi ! Lâchez-moi, je vous dis ! Michel éloigne-toi du fauteuil ! Tu es un sadique ! (À Lanneau.) Mais vous… Vous, vous êtes bien pire.

MICHEL. (Il est devenu cramoisi, ses yeux sont rouges de sang, sa voix est éraillée.) "Ma merci…" Tu ne dis rien ? Alors, tiens, prends !

Il presse, coup sur coup, le bouton. Sur l’écran de l’ordinateur s’illumine et s’éteint toujours le même chiffre : "300". Alice pousse un grand cri, gémit, se contorsionne, se débat dans ses sangles.

Prends ça… Prends ça… Prends…

CORA. (Tentant avec plus de force encore de s’extraire des mains de Lanneau.) Lâchez-moi ! Mais il va la tuer ! Au secours ! Hé, quelqu’un ! Au secours !

Alice cesse de crier et, ramollie, pend dans les sangles du fauteuil. Michel après avoir continué d’appuyer plusieurs fois sur le bouton, par inertie, s’arrête et désemparé regarde Alice. Le silence soudainement instauré semble particulièrement effrayant.

MICHEL. Hé, qu’avez-vous ?

Alice ne répond pas.

Alice !

Silence. Michel balaie la pièce d’un regard trouble, s’efforçant de comprendre où il se trouve et ce qu’il se passe. Lanneau relâche Cora. Silence. Michel regarde son professeur avec angoisse.

Monsieur Lanneau, que lui arrive-t-il ?

LANNEAU. Je ne sais pas.

Il approche d’Alice, essaie de trouver son pouls, il abaisse le bras ; il pend, impuissant.

MICHEL. Est-ce que le pouls bat ?

Lanneau hoche la tête.

CORA. (Remplie d’effroi.) Michel, tu l’as tuée ?

MICHEL. Je ne voulais pas…

CORA. Que tu l’aies voulu ou pas, quelle différence ? Assassin ! (Elle se précipite vers le fauteuil et s’efforce de ramener Alice à la vie.)

MICHEL. Cora, je ne suis pas coupable…

LANNEAU. Mais c’est bien vous qui appuyiez sur le bouton.

MICHEL. Comment pouvais-je savoir, où cela pouvait nous mener ? Car vous ne m’aviez pas prévenu.

LANNEAU. Moi non plus, je ne pouvais pas tout prévoir.

MICHEL. En définitive, je n’ai fait qu’exécuter vos instructions.

LANNEAU. Je n’y suis absolument pour rien.

MICHEL. Comment, pour rien ? Mais c’est bien vous qui avez manigancé tout ça !

LANNEAU. N’essayez pas de me faire porter la faute.

MICHEL. Et vous n’essayez pas de vous défausser sur moi. Vous êtes le seul responsable !

LANNEAU. Je n’ai torturé personne.

MICHEL. Vous m’avez obligé à faire cela.

LANNEAU. Je ne vous ai obligé à rien de tel. Vous avez participé à l’expérience de votre propre chef et en connaissance de cause.

MICHEL. (Avec obstination.) Non, on m’a obligé.

LANNEAU. Et cela suffit à vous enlever toute responsabilité ?

CORA. (Humectant le visage et les tempes d’Alice avec une serviette mouillée.) Cessez de vous disputer ! Vous êtes tous les deux des assassins ! Et moi aussi ! Eh bien ! que faites-vous donc debout ? Un médecin, vite ! Où est le téléphone ? Vite !

Michel, hébété, regarde sa victime. Lanneau, non plus, ne bouge pas de sa place. Cora en personne se précipite vers la sortie, mais elle est arrêtée par la voix calme d’Alice.

ALICE. Cora, attendez.

Cora se retourne et, à son grand étonnement, voit Alice, elle s’était levée, dispose, sans aucune trace visible d’évanouissement et de souffrances corporelles. Michel aussi est stupéfié par le changement opéré.

CORA. Vous… allez mieux ?

ALICE. Tranquillisez-vous, ma chère, je ne me suis même pas sentie mal. (À Lanneau.) Pardon, André, de sortir du jeu, mais le prolonger eût été trop cruel. D’autant plus, n’est-ce pas, que cette expérience est la dernière.

CORA. Peut-être, tout de même, faut-il que j’appelle un médecin ?

ALICE. Cora, ma chérie, ce n’est pas la peine. Vous voyez bien, je suis en pleine forme. Détachez-moi, plutôt. L’expérience est finie.

MICHEL. Mais pourtant, à l’instant, vous étiez… Je croyais… Dieu, quelle frayeur vous nous avez faite ! Est-il possible qu’on se remette si vite des électrochocs ?

ALICE. Mais il n’y avait pas le moindre courant !

MICHEL. (Éberlué.) Il y avait quoi, alors ?

ALICE. Rien. Le bouton était seulement relié à l’ordinateur.

MICHEL. Et il n’y avait pas de décharges électriques ?

ALICE. Non.

MICHEL. Ce n’est pas possible. Vous criiez tellement, vous aviez de tels soubresauts… Et vous pâlissiez…

ALICE. Si vous ne le croyez pas, vous pouvez appuyer sur le bouton.

Incrédule, Michel, après un regard vers Alice, tend lentement le doigt vers le bouton.

N’ayez crainte, voyons !

MICHEL. Non, c’est bon pour moi. (Il retire la main.)

Cora s’approche de la commande et appuie sans hésitation sur le bouton. Sur l’écran de l’ordinateur apparaît le chiffre "300".

ALICE. (En souriant.) Vous le croyez, à présent ? Michel, détachez-moi, s’il vous plaît.

MICHEL. (Soulagé.) Donc, tout ça n’était qu’un jeu ?

ALICE. On peut le dire comme ça.

Michel détache Alice. Cora se retourne brusquement vers Lanneau.

CORA. Qu’est-ce que tout cela signifie ?

LANNEAU. (Gêné dans les entournures, il toussote.) Voyez-vous… (Il se tait.)

ALICE. (Se levant du fauteuil.) Cora, mon enfant, n’ayez pas pour André… je veux dire, pour le professeur Lanneau, ce regard de tigresse en furie. Il n’est en rien fautif, je vous assure.

CORA. (Dirigeant vers Alice un regard hostile.) Pardon, mais qui êtes-vous, au juste ? À moins que ma question soit indiscrète ? Vous êtes vraiment l’assistante du professeur ?

ALICE. Pas tout à fait.

CORA. Et qui alors ?

ALICE. (Souriant, légèrement moqueuse.) Qui suis-je ?

Une bien simple fille, bien peu instruite,

Heureuse à tout le moins, car jeune encore

Pour prendre des leçons, bien plus heureuse

D’apprendre toujours plus, n’étant point sotte…

Shakespeare, "Le Marchand de Venise", acte trois, scène deux.

CORA. (Pâle de colère.) À présent, je sais où je vous ai vue. Vous êtes actrice.

MICHEL. Actrice ?!

CORA. Comment ne vous ai-je pas reconnue tout de suite ?

ALICE. Sur scène, je suis, probablement, sous un jour avantageux.

CORA. Sans conteste. Ici, vous étiez sous un jour repoussant.

LANNEAU. Cora, vous vous oubliez ! Alice est une vieille amie.

CORA. J’en suis heureuse pour vous. Tous les deux, vous avez joué, de concert, à nos dépens, une comédie cruelle et bête. J’imagine combien vous avez dû vous amuser !

LANNEAU. Je vous assure, Cora, que nous n’étions pas du tout d’humeur à rire.

MICHEL. Pourquoi fais-tu tout ce bruit, alors que tout finit si bien ? On pourrait penser que tu es déçue que les décharges électriques n’aient pas été véritables.

CORA. À ta place, Michel, je resterais tranquillement dans mon coin et m’efforcerais de ne pas me faire remarquer. Tu t’es suffisamment montré, aujourd’hui.

ALICE. Cora, s’il vous plaît, pardonnez-nous.

CORA. Je n’ai pas besoin de vos excuses. Je pars, mais en guise d’adieu, je veux dire que je vous déteste, je déteste votre voix, votre rictus et chacun de vos mouvements. Vous êtes une minaudeuse, une comédienne, pour vous rien n’est sacré, vous… Vous pouvez triompher !

Et au lieu de partir, Cora s’affale sur la chaise et commence à pleurer.

MICHEL. (Il s’approche de Cora avec hésitation et pose une main sur son épaule.) Voyons, voyons, c’est fini… On y va.

CORA. Laisse-moi tranquille, je te déteste !

MICHEL. Tu détestes tout le monde, en ce moment. Calme-toi.

LANNEAU. (À Alice.) Que fait-on ?

ALICE. On dit tout.

LANNEAU. Tu crois ?

ALICE. (À Michel.) Laissez-la. (Elle s’approche de la jeune fille avec un verre d’eau et lui caresse la tête.) Cora, chérie…

CORA. (À travers ses larmes.) Je n’ai dit que des stupidités… excusez-moi.

ALICE. Ce n’est rien. Bois de l’eau et, pendant ce temps, je te révèle tout bas un secret.

CORA. Quel secret ?

ALICE. Bois, d’abord.

Cora boit.

Et maintenant, écoute. Il y a quelques instants, tu as prononcé des paroles qui sonnaient comme un reproche pour ce pauvre Lanneau, mais que j’ai prises comme un compliment à son adresse. Cependant (elle se penche à son oreille), je ne suis pas la bien-aimée d’André, je ne l’ai jamais été et, visiblement, ne le serai jamais.

CORA. Pourquoi me dites-vous cela, tout à coup ?

ALICE. Lui et moi, sommes simplement de vieux amis. Et j’approuve tout à fait ton choix.

CORA. (Confuse.) Quel choix ?

ALICE. Cora, Cora… À d’autres, mais pas à moi. J’ai dans cette branche de la psychologie plus de compétences que votre professeur. (D’une voix forte.) Et maintenant, André, explique à ces jeunes gens le fond de cette expérience.

LANNEAU. Eh bien, avant tout, je dois présenter des excuses, pour vous avoir caché le vrai sens de ces leçons. Mais je ne pouvais pas agir autrement.

MICHEL. Cela veut-il dire que le fond de l’expérience n’est pas l’étude des méthodes d’enseignement ?

LANNEAU. Oui, bien sûr.

CORA. Et quel est-il donc ?

LANNEAU. Il n’est pas possible de répondre à cette question en deux mots. C’est pourquoi, je commencerai d’assez loin. Aussi, armez-vous bien de patience.

Tous s’assoient.

La barbarie et la cruauté ont toujours existé, seulement, à notre époque elles ont pris un caractère de masse. Les guerres insensées, le terrorisme, les exécutions d’otages, les conflits religieux, l’hostilité internationale, les génocides, les tortures, la violence, les meurtres, tout cela chacun de nous le voit et l’éprouve sur soi quotidiennement. Le monde s’est excessivement réchauffé. Les psychologues sont dans l’obligation de comprendre ce qu’il se passe.

MICHEL. Je comprends, à présent. Votre expérience consiste à étudier la cruauté.

LANNEAU. Pas tout à fait.

MICHEL. Mais alors, quoi ?

LANNEAU. Patientez, chaque chose en son temps… une question se pose : quelles sortes d’hommes accomplissent tous ces crimes ? Qui place des explosifs dans les automobiles et les avions, détruit des autobus remplis d’enfants, tire sur des femmes, dirige le canon de son révolver sur un homme politique ?

MICHEL. Des sadiques, des maniaques, des cerveaux brûlés.

LANNEAU. Rien de tel. Dans la majorité des cas, ce sont des citoyens respectables, honnêtes, paisibles, calmes. Dans la plupart des cas, ils aiment leur femme et leurs enfants, ont pitié des animaux, croient en Dieu et écoutent la musique de Mozart.

CORA. Mais comment est-ce compatible ?

LANNEAU. C’est parfaitement compatible. En outre, ces criminels n’éprouvent aucun remords de conscience. Ils ont, voyez-vous, exécuté un ordre, c’est là leur justification. C’est cela qui m’a amené à concevoir une grande série d’expériences que j’ai appelée "Expérience “Obéissance”".

CORA. “Obéissance” ? Pourquoi “Obéissance”, et non pas “Cruauté” ?

LANNEAU. L’essence de l’expérience consiste à comprendre jusqu’à quelles limites va l’être humain en infligeant une douleur à une victime innocente sur ordre d’un supérieur et s’il refuse, alors, à quel stade.

MICHEL. C’est donc ça…

CORA. Donc, votre tâche ne consistait pas seulement à observer, mais aussi à participer à l’expérience ?

LANNEAU. Malheureusement.

CORA. (Ayant poussé un soupir.) Ce que vous avez fait de manière assez énergique.

LANNEAU. C’est cela qui donne du sens à l’expérience. Les méthodes de la pression que j’ai exercée ont été préalablement pensées et sélectionnées.

MICHEL. Même ça devait être préalablement pensé ?

LANNEAU. Et comment ! J’ai sélectionné, les méthodes typiques, comment dire, classiques auxquelles la société a recours pour agir sur la personnalité. C’est, en premier lieu, l’utilisation directe du pouvoir, le rappel à l’obéissance, à la discipline. En deuxième lieu, les considérations sur le fait que ces actions immorales, dans notre cas, les souffrances imposées à une femme innocente, profiteront à la science, à la société, au parti, à la patrie, à l’humanité, etc. Ensuite, je fais appel au sentiment du devoir, je rappelle les termes de notre contrat, la somme que vous recevez pour votre travail et d’autres choses de ce type. Enfin, pour prix de l’obéissance, je vous promets une réussite dans votre carrière et, au contraire, des difficultés dans le cas opposé. Comme vous le voyez, le schéma est assez simple.

MICHEL. (Assombri.) Et très efficace.

LANNEAU. Dans la majorité des cas, je n’avais pas à utiliser tous ces moyens. Ma seule présence et quelques mots dits sur un ton convaincant suffisaient pour que la personne testée se sentît exempte de toute responsabilité.

MICHEL. Oui… Visiblement, je ne me suis pas montré sous un jour des plus favorables.

LANNEAU. Pour dire la vérité, effectivement. Mais vous pouvez vous consoler en vous disant qu’un nombre écrasant de testés ont agi tout comme vous. Il en résulte que pratiquement chacun de nous est capable d’une cruauté sans bornes.

CORA. Vous plaisantez !

LANNEAU. Alice et moi, avons mené des centaines d’expériences. Et pas seulement chez nous, mais à l’étranger. Les deux tiers des gens testés ont tranquillement torturé une personne ligotée.

CORA. Les deux tiers ?

LANNEAU. Et en Allemagne, la part des personnes inconditionnellement obéissantes est encore plus grande, quatre-vingt cinq pour cent !

CORA. Ça ne se peut pas !

ALICE. Mais si, Cora, mais si ! Avec quelle soumission pleine d’indifférence, et parfois avec quel plaisir ils appuyaient sur le bouton ! J’en frémis, rien qu’à l’évoquer !

Michel baisse la tête.

LANNEAU. Les résultats de l’expérience sont tout simplement scandaleux. Les autorités en sont très mécontentes. C’est pourquoi les dirigeants de l’université ont fini par interdire de procéder à l’expérience.

CORA. Mais pourquoi avez-vous enfreint l’interdiction ?

LANNEAU. Moi-même, non plus, au début, je n’avais pas l’intention d’impliquer dans ce travail mes étudiants. Pour quelle raison compliquer les rapports que j’ai avec eux ?

ALICE. Et tu avais raison.

LANNEAU. Toutefois, lorsque j’ai eu connaissance de l’interdiction, j’ai décidé, par principe, de faire une expérience avec au moins deux de nos étudiants.

MICHEL. C’est si important pour vous la science ?

LANNEAU. (S’emportant soudain.) Mais pas la science, bon Dieu ! Mais ne voyez-vous pas que nous sommes littéralement assujettis à la cruauté et à la soumission servile aux autorités ? Il faut bien que quelqu’un s’y oppose ? Sinon, le monde ira à sa perte !

ALICE. Il est déjà perdu.

Pause.

MICHEL. Mais pourquoi, cependant, nous avez-vous demandé, à Cora et moi précisément, de participer à l’expérience ?

LANNEAU. À vous et à Nathalie ? Il n’y avait aucune raison particulière à cela. Je voulais simplement prendre des étudiants de familles aisées, sains, ne se droguant pas, n’ayant pas de problèmes psychologiques, n’ayant pas fait d’écarts de conduite graves, etc.

CORA. Et moi, selon vous, je ne remplis pas ces critères ?

LANNEAU. (Il proteste.) Cora…

CORA. Mais pourquoi, alors, vous êtes-vous opposé à ma participation avec autant de fermeté ?

LANNEAU. (Après un bref silence.) J’avais de sérieuses raisons pour cela.

MICHEL. Et que prouve votre expérience ? Que l’homme est cruel par nature ?

LANNEAU. Non. Il ne s’agit pas de cruauté, mais de la légèreté avec laquelle nous nous soumettons à une sommité, à un supérieur, aux autorités. Quand les personnes testées conduisaient elles-mêmes la leçon, sans ma présence, elles en arrivaient rarement à un stade sadique. Mais dès que j’apparaissais, moi, la personne à qui on peut faire porter la responsabilité morale, les bourreaux, aussitôt, devenaient indifférents aux cris désespérés de leur victime ! De plus, j’interrogeais ces "professeurs" quelques jours après l’expérience, alors qu’ils avaient eu la possibilité de se remettre et de faire le point. Croyez-vous, que quelqu’un a regretté ? S’est repenti ? Presque personne ! Ils ont œuvré “au nom de la science”, ont touché leur argent et ont oublié !

CORA. Ce n’est pas possible ! Je ne peux pas accepter cette explication.

LANNEAU. Pourquoi ? depuis notre bas âge, on nous apprend à obéir. À la maison, à la crèche, à l’école, à l’armée, au travail, partout on nous inculque l’idée des bienfaits salvateurs de la discipline, de la soumission aux aînés, à nos supérieurs, à l’État.

MICHEL. Vous êtes contre la discipline ?

LANNEAU. Non, bien sûr. Sans elle, la société ne peut pas exister. Mais pourquoi ne nous enseigne-t-on pas avec la même énergie que tous nos actes, quels qu’ils soient, doivent être empreints d’humanité et que c’est seulement nous-mêmes qui en portons la responsabilité ?

MICHEL. Il en résulte que, si je me retrouve à l’armée, ou en un lieu quelconque de ce genre, moi aussi… je peux… devenir bourreau ?

LANNEAU. Comme aussi chacun de nous.

MICHEL. Je ne le crois pas. Mais, en tout cas, c’est une bonne chose, que j’aie reçu cette cruelle leçon. Si on m’envoie faire la guerre, je saurai de quoi me préserver.

LANNEAU. C’est très bien, Michel, mais il ne faut pas seulement se préserver dans les situations aussi extrêmes que la guerre ou les camps de concentration. Il est encore plus difficile de conserver son propre "moi" dans la vie de tous les jours. Ne nous rassurons-nous pas, d’ailleurs, presque tous les jours avec des réflexions du type "nous ne faisons que ce que l’on nous demande de faire" ou "de toute façon, rien ne dépend de nous" ? Si vous voulez, effectivement, tirer un enseignement de ce qui a eu lieu, réfléchissez avant tout à votre conduite de tous les jours.

CORA. C’est un assez bon conseil pour un fils obéissant.

MICHEL. Je n’aime pas le ton de procureur que tu prends. Je serais curieux de savoir à quel niveau tu as, toi-même, arrêté ta leçon.

Cora ne répond pas.

Alors ? Tu ne veux pas avouer ?

LANNEAU. Je pense que Cora se tait, parce qu’elle ne veut pas vous faire de la peine. Elle s’est arrêtée à quatre-vingts volts.

MICHEL. Seulement ?

LANNEAU. Seulement.

MICHEL. Je crois simplement que vous n’avez pas dû l’obliger.

LANNEAU. Détrompez-vous, j’ai été très insistant avec Cora, d’autant plus que j’avais de quoi agir sur elle, alors que sur vous, presque rien.

MICHEL. J’aimerais bien savoir quelle différence il y a entre nous. Nous sommes étudiants, tous les deux, nous suivons nos cours dans un même groupe…

LANNEAU. (L’interrompant vigoureusement.) Quelle différence il y a ? Eh bien ! la voici. Cora n’a pas d’argent, à part sa bourse, et vous, vous avez les moyens ; Cora se fait une haute idée de son diplôme, pour vous il n’est rien de plus qu’un ornement. Cora est préoccupée de son avenir professionnel, or vous, vous allez travailler aux côtés de votre père ; Cora aime sa profession, et vous, bien que vous soyez ambitieux et étudiiez honorablement, n’avez pour la science qu’indifférence. Et, néanmoins, Cora m’a tenu tête.

ALICE. André, tu ignores, sans doute, la principale raison, pour laquelle Cora devait t’obéir.

LANNEAU. Laquelle ?

ALICE. Je te la communiquerai ensuite.

LANNEAU. Bref, ce fut très dur pour Cora, mais elle ne m’a pas cédé, qui plus est deux fois : en arrêtant sa leçon et en essayant de vous interrompre. Alors que vous… Tout bien considéré, je n’ai même pas eu besoin de vous donner des ordres. J’ai dit : "il faut" et vous vous êtes mis à l’œuvre avec zèle.

MICHEL. (Écarlate.) C’est faux ! moi aussi, j’ai voulu m’arrêter deux fois.

LANNEAU. Qui vous en a empêché ?

MICHEL. Vous ! Alice m’a tout de suite inspiré de la sympathie, mais vous m’avez fait perdre ma lucidité. Comment pouvais-je ne pas vous obéir ?

LANNEAU. Comment pouviez-vous m’obéir ? Quoi que j’aie pu dire, vous ne pouviez entendre cette simple vérité, que vous torturiez une femme.

MICHEL. Mais vous-même avez dit, que ce n’était pas une femme, mais votre assistante rémunérée !

LANNEAU. Raison suffisante pour vous, pour qu’elle ait cessé de souffrir ?

MICHEL. (Fébrilement.) C’est en vain que vous essayez de me faire passer pour un sadique.

LANNEAU. Ce n’est l’intention de personne.

MICHEL. Je ne suis pas du tout comme ça. Je ne suis pas du tout cruel… J’aime maman, ma petite sœur… Dans ma vie, je n’ai même pas fait de mal à une mouche… Cora, dis-leur…

Cora reste silencieuse.

LANNEAU. Calmez-vous, Michel. Personne ne met en doute votre bonté.

ALICE. Surtout pas moi.

MICHEL. Vous m’avez piégé. Et vous êtes en droit de vous moquer. Mais je suis effectivement quelqu’un de bon. Je suis bon, vous entendez ?

Tous gardent le silence. Michel est confus.

Cora, partons.

Cora ne réagit pas. Michel répète en la suppliant.

Cora !

Silence. Faisant brusquement demi-tour, Michel sort.

Pause.

LANNEAU. (S’adressant à Cora.) Ne voulez-vous pas le rattraper, le calmer ?

CORA. Non.

Pause.

LANNEAU. Eh bien !... Merci, Cora. Je ne vous retiens plus.

CORA. Puis-je vous poser encore quelques questions ?

Alice se lève. On sent qu’elle est très fatiguée.

ALICE. (Avec un sourire d’une chaleur à peine visible.) Je ne vais pas gêner vos échanges scientifiques. (Elle ouvre son sac à main et prend des comprimés.)

LANNEAU. Tu t’en vas ?

ALICE. Il est temps. Donne-moi de l’eau, s’il te plaît.

Lanneau donne un verre à Alice. Elle avale un comprimé.

LANNEAU. Te sens-tu mal, à nouveau ?

ALICE. Ce n’est rien. Quelle bonne chose, que notre expérience soit enfin finie.

CORA. Vous êtes fatiguée ?

ALICE. Cela va vous paraître étrange, mais même jouer le rôle de victime de tortures est très éprouvant. Surtout quand tu le fais durant de longs mois, des centaines de fois d’affilée. Mais désormais, Dieu soit loué, tout est derrière nous. André, lorsque ton livre paraîtra, n’oublie pas de m’offrir un exemplaire. (Tendant la main à Cora.) Je vous souhaite d’être heureuse.

CORA. Pardonnez-moi.

ALICE. Cora, ma chérie, pour votre leçon, je vous ai déjà pardonné les péchés passés et à venir.

LANNEAU. Attends, je t’accompagne.

ALICE. (Souriant.) Pas la peine.

LANNEAU. Je t’ai exploité sans pitié. Excuse-moi.

ALICE. Ne dis pas de bêtises. Au revoir. (Elle part.)

LANNEAU. Je lui suis sacrément redevable. C’est un travail pénible, tout simplement horrible, et, soyons franc, je n’avais simplement pas de quoi la payer. Alice a refusé d’avantageuses propositions théâtrales et pendant un an et demi elle n’a pas décollé de ce fauteuil… Que vouliez-vous me demander ?

CORA. Dites… pourquoi ne vouliez-vous pas que je participe à l’expérience ?

LANNEAU. Quelle importance cela a-t-il ?

CORA. Vous avez évoqué de "sérieuses raisons"…

LANNEAU. Effectivement, au moins deux…

CORA. Donnez m’en, au moins une.

LANNEAU. Dans ces expériences, j’apparais sous l’angle très peu flatteur d’une personne sans cœur, et je ne voulais absolument pas me montrer ainsi à vos yeux…

CORA. Mon opinion est-elle, effectivement, importante pour vous ?

LANNEAU. Oui.

CORA. Pourquoi ?

LANNEAU. Parce que.

CORA. Bien, et deuxièmement ?

LANNEAU. Deuxièmement… (Il se tait.)

CORA. Pourquoi vous taisez-vous ?

LANNEAU. Vous avez dix-sept ans de moins que moi, vous êtes jeune, bonne… Et je ne me serais jamais décidé à dire mon "deuxièmement", si dans un accès de colère une phrase ne s’était pas échappée de vos lèvres… Eh bien… à propos de… vous vous souvenez ?

CORA. Que je vous…

LANNEAU. Oui… comme enseignant, bien entendu, je comprends… et cependant, vos paroles me donnent l’audace d’avouer pourquoi je ne voulais pas que vous fassiez cette malheureuse leçon… (Il se tait à nouveau.)

CORA. Mais pourquoi ?

LANNEAU. (Il prend sa main.) Parce que je considère impossible pour moi de mettre à l’épreuve une jeune fille, dont je ne doute pas des qualités morales et que j’…, et que j’…

Michel fait irruption dans la pièce. Il est très excité. Apercevant Cora et Lanneau absorbés l’un par l’autre, il s’arrête totalement décontenancé.

Que voulez-vous, Michel ?

MICHEL. Ce n’est pas vous que je veux voir. Cora… (D’une voix tremblante.) Cora…

CORA. Michel, qu’as-tu ?

MICHEL. Rien. Excuse-moi d’être revenu. Les journalistes ne me laissent pas partir. Ils sont autour de moi, me harcèlent de questions…

CORA. Et toi ?

MICHEL. Qu’est-ce que je peux leur dire ? Que l’on peut m’amener à faire n’importe quelle bassesse, à tuer même ? Je n’ai fait que leur crier : "Laissez-moi en paix ! Laissez-moi en paix ! " Puis, j’ai couru jusqu’à toi, et toi… Et vous…

LANNEAU. Calmez-vous, Michel.

MICHEL. Et c’est vous qui me dites ça ? Vous m’avez poussé à faire un acte vil et maintenant vous me conseillez de me calmer ? D’oublier ? Comme s’il n’y avait rien eu ?

LANNEAU. Au contraire, je vous conseille…

MICHEL. (Furieux.) Mais je n’ai pas besoin de vos conseils ! Pensez plutôt à vous ! Rappelez-vous que vous étiez en admiration devant votre propre personne. Le sage professeur a roulé dans la farine avec un art consommé un étudiant inexpérimenté ! Quelle grande conquête scientifique !

LANNEAU. Michel !

MICHEL. (Sans écouter.) Oui, je suis un sadique, mais qui m’a conduit jusque-là ? Vous ! mais peut-on, pour une expérience, piétiner l’âme d’autrui ? Car vous avez détruit ce que j’avais de confiance en moi, vous m’avez tué aux yeux de Cora. Instigateur, célébrité surfaite, coqueluche d’étudiantes hystériques, je vous hais ! (Il saisit une chaise et la brandit contre Lanneau.)

CORA. Tu es fou, ressaisis-toi ! (Elle essaie de le retenir.)

MICHEL. Ne me touche pas !

LANNEAU. (Sur un ton dur.) Michel, prenez-vous en main.

Michel, adouci, baisse la chaise. Des larmes coulent sur son visage. Cora caresse sa tête.

MICHEL. Cora, comment est-ce que je peux vivre, maintenant ? Comment vivre avec ça ?

CORA. Nous repenserons à tout ça après, mais maintenant cesse de te tourmenter, ne pense à rien… tout ira bien…

MICHEL. Ne pas y penser ? Encore ce matin, mon monde était si tranquille, stable, douillet… Et brusquement tout s’écroule. Comment vivre désormais ?

 

 

FIN